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Le 11 mai 2009 à 11:29, thierry chancogne a écrit :

Pour avancer, il me semble qu’il faudrait sans doute revenir sur la notion de fonctionnalité qui rallie ces deux approches graphiques suisses et hollandaises à son panache économe, objectif et sévère.

On pourrait d’abord dire que le fonctionnalisme garantit en quelque sorte une sorte d’évidence, de premier degré de l’autonomie du champ des arts dits justement appliqués. Il est comme la première pièce à leur déclaration d’indépendance ou le premier article de leur extrait de naissance. Et cette sorte de consubstantialité des arts appliqués et du fonctionnalisme s’affirme justement en distinction de la revendication moderne d’autonomie du grand art dit pour l’art.
Avec Baudelaire, amateur, comme Kant, des « merveilleux nuages », la définition artistique moderne de la beauté se veut désintéressée. Elle doit refuser toute finalité objective externe. Elle doit de se dégager d’un premier degré de l’approche du réel : c’en est soi-disant fini de l’image comme instrument de connaissance des apparences du réel, de l’image comme support des récits fondateurs plus ou moins mythologiques, de l’image comme allégorie ou métaphore du réel, de l’image perspective qui aide avec perspicacité à mieux voir.
Et comme par un phénomène de compensation, un nouveau genre d’art de service doit apparemment s’appliquer aux contingences et à leurs besoins. Face à Baudelaire, grand pourfendeur de poètes engagés à « moustaches militaires » (note 2) se dressent Saint Simon et Fourier. Saint Simon pour qui « La société toute entière repose sur l’industrie » et qui définit l’avant garde comme une union de l’artiste, du savant et de l’industriel (note 3). Au XIXe apparaissent en même temps les termes d’art pour l’art, d’ingénieur, de libéralisme et de socialisme.
Avec le fonctionnalisme, le progrès social et politique se conçoit à l’aune de la création embrassant l’industrie, l’utile et la technique. L’art s’applique désormais. Il trouve en quelque sorte une fonction évidente ou l’évidence d’une fonction.

Deuxièmement, il faut rappeler que, pour le fonctionnalisme, la forme qui doit, depuis Louis Sullivan (illustration 1), suivre la fonction est une forme transparente. Toute l’avant garde, des futuristes en passant par les surréalistes, Siegfried Giedion (note 1) et, bien sûr, le Bauhaus, scène primitive ou déclaration manifeste de naissance des arts appliqués, a rêvé de la moralité de la transparence et de ses vertus révolutionnaires. La forme moderne refuse l’ornement « criminel » selon le terme d’Adolf Loos (illustration 2) . Elle affirme et revendique son essence logique et structurelle. Une forme abstraite et retenue. Une forme simple et géométrique. Un squelette, un système, un standard. Selon le point de vue, à la fois une forme synthétique, basique et/ou généralisante.
La ligne et l’angle droit sont, selon la formule éminemment poétique de la géométrie descriptive, les formes « les plus concises des possibilités de mouvement » (illustration 3). Elles réalisent en quelque sorte, cette promesse de synthèse polymorphe qui peut contenir et s’adapter à toutes les individualités, à toutes les occurrences, à toutes les actualisations. Un genre d’économie du signe et de l’usage. La forme adhère méthodiquement à un réel positif commensurable. Et cette « passion objective » d’un réel de service et de fonctionnement, d’une réalité pensée d’abord comme besoin, commerce, calcul et industrie s’exprime dans un « dispositif transparent » qui réduit comme le dit Vivien « l’objet à sa seule fonction », c’est à dire à la présence en creux de l’infinité des usagers ramenés à l’ouverture du type abstrait.

Évidemment, reste à préciser quelle est cette fonction et à vérifier si cela fonctionne finalement. Pour n’en rester qu’à la question de la performance, de l’efficacité des formes ou des dispositifs, il me semble que chez les passionnés de la fonctionnalité on parle souvent d’autre chose que de la cause soi-disant objective du message visuel : son texte de commande, son service, son discours intéressé.
La Neue Typographie soi-disant fonctionnelle servait souvent plus la bannière moderniste de la rupture radicale d’avec « la conception bestiale et nauséabonde du livre de vers […] orné de galères, de Minerves et d’Apollons » pour citer Marinetti, que ses textes programmatiques conjoncturels (illustration 4).
Ladislas Mandel n’est pas seulement ce réactionnaire nostalgique effrayé par la radicalité moderne. Il pointe aussi l’inefficacité manifeste des formes de la première modernité plus préoccupées d’idéologie révolutionnaire que de pragmatisme ingénérial. Il n’est pas faux de dire que les bien nommés alphabets des géniaux Herbert Bayer (le merveilleux Sturm et son incroyable g) et Paul Renner (le fameux Futura) sont plus préoccupés par la tempête de la révolution moderne toute tournée vers des lendemains qui doivent chanter que par leur effective lisibilité… Il n’est pas faux non plus de poser la différence des formes les unes par rapport aux autres comme principe informationnel d’intelligibilité et de constater que les o a, et e, bas de casse, des linéales géométriques des années 30 sont moins lisibles que ceux de leurs aînées grotesques accidentées, ou romains anciens ou modernes, pour reprendre le vocabulaire de Thibaudeau (illustration 5)… Du reste les fonctionnalistes plus ou moins ingénieurs de la deuxième modernité d’après guerre reviendront à ces bas de casse grotesques de caractère défendues déjà en 1929 par un certain Franz Roh… C’est que cette idéologie de la transparence qui se recentre sur le formalisme de ses formes nécessaires essentielles, et dans cette visée peut être fonctionnelles, est paradoxalement aussi une esthétique de l’opacité… Les intentions de l’auteur et de la commande se dissolvent en quelque sorte dans la généralisation d’un langage universel, international, autonome…

On pourrait presque dire, pour dépasser un peu trivialement, mais peut être utilement cette contradiction, que le fonctionnalisme, c’est au fond un style rigoureux, sans trop d’aspérités, de véhémence subjective à priori. On pourrait utiliser le qualificatif d’économe relatif à l’ancienne morale grecque de la bonne « administration du foyer » étendue à l’ensemble de la production industrielle et des échanges intéressés des pays et du monde. Jean Baudrillard a souligné combien la première révolution industrielle du XIXe amène l’économie politique et la rationalisation de la production qui vont s’appliquer, avec la révolution moderniste, et notamment avec le Bauhaus, à une « économie politique du signe ». Mais pour en rester à un niveau formel, je dirais que c’est le style sec, la forme sobre pour ne pas parler du style sévère.
Et l’on retrouve la question de l’accessibilité en quelque sorte démocratique des valeurs défendues par le fonctionnalisme. « Tout le monde peut comprendre le concept de grille harmonique » me soutient avec conviction mon ami Emmanuel Rivière.
Et l’on retrouve l’exigence du dépouillement sans doute moral mais aussi bêtement utile. Le dépouillement qui met en avant le signe, qui favorise la lisibilité.
En tout cas, dans une première acception gestaltiste un peu mécaniste de la prégnance qui devrait être retravaillée par la question du désir et de l’information. Car, enfin, pour qu’on perçoive le signe encore faut-il qu’on l’ait regardé. C’est à dire aussi qu’on ai eu envie de le faire. Que quelque chose en lui nous ait interpellé. Et c’est ici que revient la problématique de l’information et de sa définition radicale en tant que révolutionnaire nouveauté. Et c’est aussi ici, peut-être, qu’on peut percevoir une autre fonctionnalité hétérodoxe de la première graphie moderne qui tient justement à ses collusions avec l’art, ses tumultes et ses bizarreries, son goût du choc et de la nouveauté, valeur symétriquement opposée à la redondante simplicité…

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Illustrations
(1) Louis Sullivan, Prudential Building 1894, New York
http://fr.structurae.de/photos/index.cfm?JS=125682

(2) Adolf Loos, Haus Rufer, Vienne, 1922, http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Adolf_Loos,_1922,_A1130_Wien,_
Schlie%C3%9Fmanngasse_11,_Haus_Rufer,_p2.jpg

(3) Laszlo Moholy Nagy, reprise de l’article de Siegfried Giedion défendant dans la revue Das Werk l’exposition du Bauhaus à Weimar de 1923 dans le livret de 1924 Pressentimmen für das staatliche Bauhaus Weimar

(4) Hans Arp et El Lissitzky, double page de Die Kunstismen 1925

(5) Ladislas Mandel (1921-2006), lisibilité et différence
http://www.etapes.com/files/mandel.pdf

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Notes
(1) Siegfried Giedion, Espace, temps, architecture, 1941

(2) Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu (posthume 1887)

(3) Comte de Saint-Simon, Écrits politiques et économiques (1816-1825)

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1 commentaire pour ″Pang″

  • « pierre »
    le 9 octobre 2009 a 11:58

    -

    super post’