A propos…


Thierry Chancogne est professeur d’arts appliqués spécialisé en graphisme. Il enseigne depuis une quinzaine d’années à l’École Supérieure d’Arts Appliqués de Bourgogne (ÉSAAB) à Nevers (Nièvre, Bourgogne, France).


Renaud Huberlant est enseignant en typographie et en atelier pluridisciplinaire à l’Erg et graphiste chez salutpublic (Bruxelles).

Une article réalisé par Hugo Puttaert et Dirk Seghers publié en mai 2008 dans le AddMagazine et qui présente aussi quelques travaux d’étudiants :

Renaud Huberlant
“Faire un bel objet, à quoi ça sert?”

Que ce soit dans son travail artistique pour Salutpublic ou en tant qu’enseignant à l’Ecole de Recherche Graphique, l’interdisciplinarité revient dans l’œuvre de Renaud Huberlant comme un leitmotiv. L’innovation est atteinte au moyen d’une pollinisation croisée avec d’autres pratiques artistiques et d’un feedback vers un engagement plus social. A l’ERG, il cherche autant que possible à pousser les étudiants à mettre en doute les évidences (sa devise est : “I have the questions to all your answers”) et à leur apporter une méthodologie de questionnement basée sur une analyse de contenus. Une belle forme est la conséquence logique d’une perception correcte du contenu: “Si les choses sont bien pensées, les formes seront bonnes”.

Renaud Huberlant a commencé à enseigner en ‘93 à l’ERG à Bruxelles. Initialement, il s’intéressait principalement à l’art vidéo, mais il y a été engagé pour stimuler l’aspect interdisciplinaire: il écrit, fait de la vidéo, est artistiquement actif et accompagne des artistes. Lorsqu’il rencontre Pascale Onraet et Manuela Dechamps, ils décident de fonder ensemble Salutpublic, un atelier qui se spécialise dans le travail graphique. Manuela quittera l’agence en 2006 et depuis Huberlant en Onraet pratiquent surtout le design de livres.

“J’aime questionner les livres, parce qu’il y a cette notion de ‘structuration’. Et la structuration est un travail de composition qui va au-delà de la mise en page. Dans le livre “Cisssiste” de Juan d’Oultremont on est parti de zéro: l’artiste ne sait pas ce qu’il souhaite au départ, son travail est très multiforme. Il vient avec ses caisses de travaux et on reçoit carte blanche pour élaborer toute une structuration visuelle qui va documenter son travail d’une manière révélatrice de quelque chose qui, au moment où on agence le tout, peut émerger. C’est une carte blanche de A à Z d’autant que j’écris une part des textes. Il y a donc tous les aspects visuels du graphisme (mise en page, typo, titrage…) mais pour nous, ça ne s’arrête pas là: nos interventions créent des sous-rapports, des strates. C’est en cela que le livre est le lieu privilégié où notre réflexion en termes d’auteurs peut vraiment s’exprimer.”

“Les livres dont on est les plus satisfaits sont ceux dans le contenu desquels on peut s’immerger pour ensuite laisser doucement apparaître des formes. Ces formes ne seront ni décoratives ni ornementales, mais au service de la révélation d’un contenu. L’artiste a souvent des difficultés à penser l’espace du livre (contrairement à l’espace du musée, de la galerie) parce que c’est totalement différent: ses œuvres seront réduites, parfois en noir et blanc, etc. Cela ne lui convient pas en termes d’esthétique ou de rythme, donc il faut proposer autre chose: une narration structurelle soutenue par des textes. C’est presque une sorte de psychanalyse de l’œuvre de l’artiste à travers tout ce qu’elle n’ose pas dire.
Le texte n’est pas un texte d’ordre critique, mais le témoin d’une rencontre avec l’artiste. Le produit final (livre, catalogue) est le lien entre texte, travail et support. C’est toujours la rencontre qui est déterminante pour le travail. Faire un bel objet, à quoi ça sert? Un artiste est un être singulier, un graphiste aussi et c’est à partir de cette rencontre qu’un objet se concrétise et le reste: quelle importance? Il y aura d’autres livres sur le même artiste.”

Là où, ailleurs dans ce magazine, Pierre Bernard faisait remarquer que le travail plus subversif du graphiste était maudit sur le circuit des galeries – et avait donc atterri dans un ghetto. Parce que l’espace public était devenu trop privatisé et trop commercialisé, Huberlant expérimente au moyen d’un blog pour éviter cette impasse. Le blog lui permet, d’une part, de communiquer du contenu et, d’autre part, de présenter des œuvres de référence (et celle de ses étudiants) au monde extérieur. Pour l’instant, il prépare en collaboration avec un autre enseignant en graphisme de Nevers, Thierry Chancogne, une nouvelle orientation: “on a envie de créer des débats autour du graphisme actuel. Et à partir du graphisme on part sur autre chose, c’est-à-dire sur des questions entre art et société. Je veux donc à la fois offrir une vitrine à mes étudiants et les inclure dans les débats qui concernent le monde qui nous entoure.”

Ce qui le fascine tout particulièrement dans l’encadrement des étudiants? “J’aime beaucoup les émergences – en général. C’est pour cela sans doute que j’aime l’enseignement: quand on détecte le talent allié à l’intelligence, quel plaisir de pouvoir l’accompagner et de le laisser s’épanouir.”

Sa méthodologie oblige les étudiants à revenir à chaque fois sur questions essentielles afin de leur permettre de créer eux-mêmes leurs propres contenus.
“Les questions de style m’intéressent énormément mais pas dans le cadre des cours. Je pense que les étudiants sont surinformés quant aux questions de style: ils voient tout et ils assimilent très vite. Une fois qu’ils en ont vu assez, c’est là que ça devient intéressant: que vont-ils faire? Imiter? Je les encourage, ils le font tous. Et après le vrai travail peut commencer: c’est-à-dire la gestion du contenu. L’ERG est très particulier: la plupart des écoles ont des disciplines cloisonnées les unes par rapport aux autres mais chez nous, les étudiants ne peuvent pas se concentrer sur une discipline ou une problématique unique. Ils ont un cours pluridisciplinaire, un cours de typographie et encore un cours de vidéo… Donc la question permanente est: générez vos propres contenus! C’est évidemment très difficile: les étudiants sont jeunes, ils ne sont pas venus avec l’idée de produire du contenu. S’ils sont graphistes c’est bien parce qu’ils ne sont pas artistes.
Alors, les vrais questions sont celles des procédures. Pierre Bernard disait dans les années ’70 qu’il fallait être ‘graphiste-auteur’. Mais en 2008, que signifie être ‘graphiste-auteur’, de quel engagement parlons-nous?
Générer du contenu ne peut se faire que si on comprend ce sur quoi on travaille. C’est une question de procédure, pas d’esthétique. Cela signifie: si les choses sont bien pensées, les formes seront bonnes.”

L’objectif de ce questionnement fondamental est de projeter l’avenir du graphisme: “Je dis à mes étudiants: vous n’êtes pas les graphistes d’aujourd’hui, vous êtes les graphistes de demain. Si vous faites ce qui se fait aujourd’hui, vous arrivez trop tard. Comment réfléchir au graphisme de demain sans questionner le graphisme en soi? Le graphisme, ce n’est pas que le graphisme: ceux qui ont changé le graphisme ont apporté les ingrédients d’ailleurs. Ce déplacement est un modèle. Un modèle que peuvent utiliser aussi, par exemple, des fleuristes: pourquoi toujours couper les fleurs comme on les a coupées pendant des générations avant nous?