



Jacques Rancière nous rappelle les liens complexes qui lient image et texte, visible et dicible. Fidèle à sa mission d’émancipation, il défend l’image contre un double déterminisme historique qui l’associerait et la réduirait, avec Greenberg et la modernité, à son autonome et brutale « présence », et symétriquement avec le tournant linguistique des années structuralistes, à une sorte de texte visuel. Il y aurait selon lui « du visible qui ne ferait pas image » et inversement des images qui « s’émanciperaient de la visualité », « des images qui sont toutes en mots ». Dans les champ et les hors champ ou les hors cadre de l’image, dans les temps longs de la rencontre avec l’image, les après et les avants, se joueraient tout un jeu de relations et de partage du sensible entre le verbal et le visuel. Le visible peut être « reconfiguré », et pas seulement par la critique picturale, en littérature. Le texte, en s’intéressant à la description, peut connaître des « tournants picturaux ». L’image est aussi le fruit de traditions littéraires et rhétoriques.
De son côté, William J. Thomas Mitchell avec lequel Rancière échange dans un entretien passionnant du Art Press de Décembre 2009, déclare qu’une telle émancipation des images se joue non pas dans « le refus des images d’êtres réduites au langage », mais dans la revendication statutaire « d’obtenir les mêmes droits ». Et que cette émancipation hiérarchique de la visualité vis-à-vis du texte, liée à des hiérachies socio-culturelles de l’ordre de la classe et au sexe, doit s’accompagner symétriquement d’une « émancipation vis-à-vis des images », soit une émancipation du spectateur vis-à-vis de ces images dont l’anagramme est magie.
Cette mixité mouvante du régime esthétique me renvoie à mon amour inconditionnel pour Francis Picabia et John Baldessari, pour cette façon de sans cesse mettre en crise leur allégeance à la pulsion scopique et, en même temps, leur dénudante inclinaison aux distantes réflexions du langage. À ce jeu entre l’implication et l’explication, la monstration et la démonstration, l’engagement et la critique, l’énonciation et la dénonciation…
Illustrations : John Baldessari Repair/Retouch Series: An Allegory About Wholeness, 1976 (Plate and Man with Crutches) ; Commissioned Painting: A Painting by George Walker 1969 ; Beach Scene Nuns Nurse (with Choices), 1991.
Francis Picabia Deux femmes aux pavots, 1942-44 ; Collages Dada alphabet et dessin, Vers 1921-1922.
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« Ceux qui parlent derrière moi, mon cul les contemple »
Francis Picabia, Le Pilhaou-Thibaou, revue 391 n°15, juillet 1921
On trouvera des documents en ligne sur cet indispensable mouvement Dada dont le XXIe siècle continue à se demander ce qu’il peut inventer en dehors de son sillage ici et là.
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Il a perdu sa barbe mais ni la truculence exigeante de son analyse ni son sens facétieux de la virtuosité érudite. Umberto Eco est invité par le Musée du Louvre où il organise jusqu’au 13 Décembre une série d’événements autour de son nouvel opus Vertige de la liste. Évidemment il sera question d’énumération, de série, de catalogue, d’inventaire, de litanie, de collection, de dictionnaire, d’encyclopédie… ; de la distinction entre liste utile finie : « la liste des courses au Prisunic », et liste poétique infinie qui « se termine idéalement par un etc. » même « s’il y a des façons poétiques de lire des listes pratiques… ». Il s’agira du topos de l’indicibilité qui se confronte à l’impossibilité de tout décrire, de tout dire du monde, et qui préfère pourtant la bavarde liste de qualités ou de propriétés à la sobre définition scientifique par essence : « H2O », pour tenter une exphrasis, cette technique grecque du signifié susceptible d’extirper par les mots la substantifique moelle d’une peinture, d’une sculpture, bref, d’une réalité sensible, fut-elle déjà une représentation ou une présentation construite par la main de l’homme. « La girafe est un animal. Elle a quatre pattes. Elle a un cou très long. Elle a des taches. Elle est jaune. Elle a de petites cornes. Elle mange des feuilles… »
La liste si caractéristique de la structure de flux à priori sans qualité du net et si emblématique des stratégies conceptuelles distantes et systématiques de l’ouverture de l’œuvre. La liste si démocratique par le refus qu’elle promeut de tout choix autoritaire imposé au spectateur. La liste de la boulimie mais aussi de l’écart, de la combinatoire et de la multiplicité…
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Je viens de tomber sur le livret en français mis en ligne qui accompagnait Forms of Inquiry. Cet événement majeur qui associa, à Valence, en mai-juin 2008, exposition, espaces de discussion , conférences et atelier autour des personnalités qui restent toujours aujourd’hui la fine fleur du graphisme d’investigation.
À l’heure où l’on regrette le dynamisme passé de la scène nationale Lux et où l’on peut avoir quelques raisons de s’inquiéter de la suite toujours floue donnée au festival de Chaumont, on peut un peu se consoler en goûtant la grande qualités des textes passionnants produits par, entre autres et non des moindres, Gilles Rouffineau et Annick Lantenois, Zak Kyes et Mark Owens, Radim Pesko, Sara de Bondt, Jürg Lehni… avec par exemple la définition à mon sens inédite du graphisme d’auteur « en tant qu’activité spécifiquement critique » rejoignant l’acception littéraire du terme.
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Guy de Cointet, artiste français émigré aux États-Unis en 1965, est une figure souvent méconnue qui influença la scène artistique californienne des Paul Mc Carthy, Mike Kelley, Allen Ruppersberg et autres John Baldessari et dont l’influence est patente sur la mouvance graphique récente et déjà fatiguée, poppy et performative des « trucs et des ficelles visibles » pour reprendre l’expression de Charlotte Cheetham, mais aussi dans l’art total de cabaret rêvé et désaxé d’une Lily Reynaud Dewar. Travail sur le langage, la scène et leurs fondamentaux. Mot et image, couleur et forme, performance, danse, culture pop et théâtre. Concept, culture pop et performance…
Mike Kelley : « J’avais l’impression que ses accessoires, du moins ceux qui étaient abstraits et géométriques, étaient analogues aux phonèmes de langage. Ils étaient des phonèmes visuels, des formes primordiales. »
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Dans le sillage de Pierre Faucheux, Jacques Darche fut avec Massin, Jacques Daniel, Claude Bonin-Pissaro ou Jeanine Fricker, un des animateurs du renouveau du livre français d’après guerre et de ses clubs de défense de l’exigence typographique : Club français du livre, Club des libraires de France, Club du meilleur livre ou Cercle du livre précieux. Le traitement par Jacques Darche du « générique » d’entrée dans les matières de ce merveilleux Jules Verne de 1955, De la terre à la lune / Autour de la lune pour le Club français du livre s’inscrit bien dans ce que Massin rapporte de l’esprit des typographes de l’époque. « Je n’ai jamais été bibliophile, je ne m’intéresse pas du tout à la production de luxe. J’ai toujours été contre les grands livres morts. Avec le Club français du livre, on a voulu introduire dans le livre courant, objet statique, les méthodes dynamiques du cinéma, de sorte qu’en tournant les pages il se passe quelque chose… »
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Roland Barthes a utilisé, pour qualifier le rapport structurel qu’entretenaient le langage verbal et l’image, la métaphore du bateau à l’ancre. Le texte, ce signe mature et achevé socialement assumerait, pour une image toujours suspecte d’émotivité et de mentalité magique, une fonction d’ancrage. Il proposerait un point d’appui, une structure focalisée dans le flux mouvant des vents et des courants des interprétations. Il instituerait un cadre, un point de vue. Celui de l’énonciation susceptible de canaliser et d’orienter la lecture des énoncés de l’image.
Mais, si l’on en vient à vider le texte de sa substance signifiante comme dans le cas des Blank signs ou des rétentions textuelles des séries d’Ed Ruscha des années 2000, on passe de l’herméneutique, l’art d’Hermès, messager et interprète des dieux, à l’hermétique. Une hermétique rhétorique de l’ordre de la réticence. Une hermétique paradoxale qui n’engagerait pas de perte mais qui développerait au contraire le potentiel de la signification de l’image…
De haut en bas Your A Dead Man, Noose Around Your Neck, Do As Told or Suffer, extrait de la série Country Cityscapes, 2002.
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merci !… —
marvin > « L’Ymagier »
Jarry, (mon) premier héros graphique.… —Hervy > « L’Ymagier »