Par Thierry|

Mot compliqué #4 : digital

Iron-man

bionique

LukeHand

cultured_cells

Tarzan

Rahan

Robin Hoos

par Thierry Chancogne

Simon Schaffer nous reproche, à nous autres français, de ne pas avoir gardé, pour qualifier la révolution de ce qu’on appelait, il n’y a pas si longtemps, les NTIC — ou Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication — notre bon vieux mot de 1730, digital, et de lui avoir préféré le mot numérique, par un retournement dont l’histoire a le secret. Parce que, quand on a voulu le réintroduire dans le vocabulaire français, en 1960, l’Académie des sciences le rejeta pour anglicisme. En quelque sorte, on s’était mis le doigt dans l’œil…
C’est que digital est un mot compliqué. Un mot au moins duel, qui fait communiquer le monde tangible des événements et celui de leurs représentations les plus immatérielles. Un mot, donc, à expliquer, à déployer dans le sens d’une activation de ses perspectives, d’une découverte de ses cohérences flexibles et de ses dynamiques courbes…

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Exo-darwinisme

Simon Schaffer nous rappelle à la richesse de ce terme qu’avait déjà relevée Pierre Vanni. Non seulement, « en anglais, le mot digit traduit le terme de doigt comme celui de chiffre », et l’on se rappelle que notre système décimal est aussi lié à notre nombre manifeste de doigts, mais quand on parle de digital, « on évoque ces doigts qui tapent sur le clavier, ces doigts qui codent et entrent de l’information ».
Bruno Latour renchérit : la révolution numérique remonte aux visions d’Alan Turing, à sa machine héritière du télégraphe qui invente l’informatique et nos réalités computationnelles. Mais la révolution numérique relève d’une révolution bien plus ancienne : une révolution, justement digitale, qui voit les doigts codifier manifestement le réel en chiffres et en alphabets. Du reste, l’article fondateur de celui qui allait peupler l’ordre du monde de 0 et de 1, et auquel la pomme croquée d’Apple rend un hommage posthume et coupable, est plein d’une réalité bien tangible. Il nous parle de tout un « zoo de choses extraordinaires » selon le propre terme de Latour ; des travestis, Allah, des bureaucrates, des enfants battus avec des orties…
L’ordinateur ne serait, comme le disent Michel Serres après André Leroi-Gourhan et Ernst Kapp, qu’une prothèse. La dernière d’une longue histoire des sciences, de la culture et des civilisations, qui permettrait à l’homme d’externaliser, d’extérioriser, de projeter ses fonctions organiques, et par exemple ses facultés cognitives de mémoire et de raison. Cette sorte d’exo-darwinisme, comme le qualifie Michel Serres, permettrait à ce grand primate de mieux être adapté à son environnement et armé dans la compétition vis-à-vis de l’ordre naturel. Compétition qu’il a désormais visiblement remporté, peut être à ses dépens…

C’est que cela fait un moment que la réalité est augmentée par le virtuel de la pensée et par les interventions techniques de l’homme. Et cela fait un moment que ces inventions ont un effet en retour sur les réalités augmentées de la pensée elle-même.
L’homme ancien, plutôt quadrumane que quadrupède se redresse pour des raisons obscures. Sa bouche autrefois préhensile, ses mains « porteuses » et locomotrices ne servent plus à rien. Elles ont perdu leur fonction. Évidemment cette perte est une libération. Cette dé-fonctionnalisation est une promesse, un potentiel de fonction. La bouche peut se mettre à parler. Le pouce peut s’opposer aux autres doigts pour attraper et manipuler l’environnement. C’est l’une des caractéristique de l’intelligence que de pouvoir combler le vide de nos fonctionnements, et par là même, d’inventer des prothèses pour améliorer les facultés des êtres qu’elle anime. Une intelligence du reste pas spécifiquement humaine : les corbeaux jettent les noix d’une certaine hauteur pour qu’elle se brisent…
Comme l’illustre notre exemple animalier, les prothèses quittent rapidement le corps. On invente des appareillages externes qui reproduisent avec plus d’efficacité nos capacités. La roue vient par exemple imiter et remplacer le mouvement moteur de la marche, mais permet de porter plus de poids sur une plus longue distance. La poulie démultiplie notre force musculaire, etc.
Puis, nouveau saut qualitatif, des prothèses externalisées viennent à remplacer nos fonctions intellectuelles elles-mêmes. Le verbe et avant lui, certainement, des communications pré-verbales, posturales, faciales, sonores, assumaient déjà une projection extérieure de nos capacités intellectuelles. Mais, avec l’écriture, c’est autre chose. La pensée, en s’incarnant sur des tablettes d’argile, peut soudain se situer, en miroir, à distance d’elle-même. Comme l’a montré Jack Goody, cette soudaine auto-réflexivité de la pensée, accompagnée de l’introduction d’une rationalité graphique, fondée notamment sur les catégories conceptuelles inédites de la liste, de la formule et du tableau préparera la naissance de la philosophie grecque et son amour du relief logique.
Mais, là encore, il y aura apparemment perte paradoxale : perte qui se résout en un gain. Contre Socrate qui, sous la plume de Platon, reprochait à ce dernier de perdre la mémoire, Montaigne dit préférer « une tête bien faite à une tête bien pleine ». Une tête bien faite, c’est à dire aussi une tête libérée de ses obligations mémorielles. Une tête à l’ère Gutenberg de l’externalisation des facultés cognitives par l’imprimé. Socrate avait raison. L’homme moderne, celui du livre, à fortiori celui de l’internet, a beaucoup moins de mémoire que le sauvage qui transmettait sa culture oralement, que l’ancien aède qui chantait les exploits des héros de village en village… Les têtes de l’ère des prothèses mnémoniques que sont les livres deviennent libres de se consacrer à de nouvelles activités peut être plus utiles, peut être plus essentielles. Par exemple l’observation et l’expérimentation qui amèneront la science dite moderne et les techno-sciences du monde machinisé. Les nouvelles technologies digitales ; l’ordinateur, internet, la bionique, les réseaux numériques, toutes leurs formes, leurs applications, leurs terminaux et leurs développements futurs participent et participeront de cette histoire des prothèses intelectuelles. De ce que Bernard Stiegler appelle, après Platon, Michel Foucault et Jacques Derrida, du doux nom d’hypomnemata, soit l’externalisation technologique de l’esprit ; l’artificialisation de la mémoire, du calcul et de la raison : du traitement de l’information.
Et l’on peut se demander, toujours avec Stiegler, si ce processus d’externalisation n’est pas aujourd’hui en train de s’inverser. De se ré-internaliser. D’abord avec les puces Rfid, ces marqueurs radio d’identification et d’interaction qu’on envisage d’intégrer dans des objets ou des organismes vivants. Mais aussi, par un effet en retour, de considérer notre corps dans son entier, comme la prothèse généralisée de notre « unité centrale » cérébrale. Un corps plastique, objectivé, qui peut être sans-cesse réinventé, réactualisé par la chirurgie esthétique ou les implants de toutes sortes. Après Iron man (illustration 1), l’homme qui valait trois milliards (illustration 2) ou la nouvelle main de Luke Skywalker (illustration 3).

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La matérialisation de choses immatérielles

Si cette notion de virtualité s’est si fortement imposée, et avec l’effet de fétichisation qu’on sait, dans la désignation de ces nouvelles technologies, c’est sans doute par un effet duel d’opposition et d’adéquation. Opposition à l’ordre ancien des productions culturelles et intellectuelles digitales apparemment plus tangibles, comme le livre, la peinture… Adéquation à cet empire des matières intellectuelles sur un mode renouvelé et impressionnant. Et il est indéniable que la révolution de l’accès aux matières culturelles et la puissance computationnelle engagée aujourd’hui, par exemple, dans le traitement des images et des textes, en fait des « hyper-images » et des « hyper-textes », mais pas moins matérielles. Au contraire, selon le mot de Stiegler : hyper-matérielles

Contre la fable bien établie de la révolution de l’immatériel dans laquelle nous vivrions, il faut dire que le chant du chœur antique ou du griot est bien plus virtuel que le livre, lui même moins matériel que les polygones 3D des espaces soi disant virtuels de nos jeux vidéo. Le livre est en tous cas matériellement plus économe. Il ne nécessite pas cette débauche énergétique et technologique proprements matériels : cette électricité, ces abonnements à des fournisseurs d’accès, ces logiciels système et autres logiciels applications, ces modems, cette souris, cet écran…
L’ordinateur ne serait donc qu’un objet du monde. Pire, il ne serait pas, contre une croyance bien établie, un objet virtuel. Il serait un objet presque pas numérique, un objet presque analogique. Schaffer souligne avec Latour que, si l’ordinateur fabrique du numérique, c’est-à-dire des 0 et des 1, il le fait à partir de voltages analogiques. Et que c’est seulement par « tolérance », par le rafraîchissement du signal lié à l’extrême redondance à l’intérieur de ses processeurs, que l’ordinateur arrive à ce que Latour appelle des « effets d’émergence à peu près numériques ». Et il souligne combien c’est l’ensemble même de la chaîne de l’ordinateur et de ses périphériques qui est presque analogique. En entrée, ses sources le sont le plus souvent. Les scanners, systèmes optiques de captation, le sont également. En sortie, ses productions le sont évidemment. Son fonctionnement électrique intime l’est également. Entre temps existent ces « effets d’émergence ».
Simon Schaffer a organisé, avec Adam Lowe, une exposition à Cambridge en 2000, bien nommée N01SE, dans laquelle Adam Lowe montrait notamment Grey Cultured Cells (illustration 4) : une série de 18 agrandissements d’impressions réalisées avec des imprimantes Cmjn différentes, à partir du même fichier numérique de gris neutre. Évidemment, le résultat montre des différences sensibles. On est presque face à des œuvres différentes d’un genre de Gerhard Richter qui tenterait d’épuiser l’abstraction en passant d’un tachisme néo impressionniste, à un genre de dégradé de peinture radicale, à une méta pattern painting, puis à une sorte de pata Lichtenstein qui s’intéresserait à la trame dans une perspective abstraite ! Le circuit du numérique est évidemment, comme tout échange matériel de données, plein de bruits contingents, c’est-à-dire d’informations non intentionnelles : bruits à la captation, à la médiation, à la restitution qui viennent pas mal perturber la métrique et la maîtrise du bel ordonnancement numérique…

L’ordinateur est presque numérique, presque virtuel, et ce presque est essentiel. Il signale précisément sa nature digitale ; ce point de touche du virtuel et du matériel, de l’analogique et du numérique, du matériel et de l’immatériel ; ce fameux digit qui désigne de ce doigt, que l’imbécile et le sémioticien regardent, « la rencontre de l’esprit et du monde » pour paraphraser Ernst Gombrich.

Bernard Stiegler ne cesse de tempêter contre les chantres de la pseudo économie de l’immatériel : selon lui, « l’immatériel n’existe[rait] pas, n’a[urait] jamais existé, et n’existera[it] jamais ». Qu’existerait-il donc dans le genre de matières et de matériels digitaux dont on a parlé ? Et bien, Stiegler range ces phénomènes intellectuels et techniques étranges dans une classe paradoxale de matière « inorganique organisée ». Cette manifestation paradoxale que Stiegler appelle, avec son amour des néologismes : hypermatière, correspond à une discrétisation, une grammatisation, une codification de la pensée et de la mémoire qui est aussi pensée et mémoire du monde et de la matière. Une matière inorganique organisée qui irait « du silex taillé jusqu’à ce dictaphone Usb et au delà — jusqu’à l’Ipv6 ».
Bruno Latour persiste et signe. Ce dialogue du matériel et de l’immatériel, dont le digital serait en quelque sorte l’interface, ne se ferait pas dans le sens qu’on attendrait. Le digital ne correspondrait pas, comme on le dit si souvent, à une dématérialisation des choses matérielles, cette fameuse réalité virtuelle. La révolution digitale qui est la notre serait, au contraire, le théâtre de la matérialisation de choses immatérielles.
Bruno Latour, qui est un sociologue autant qu’un philosophe, donne l’exemple de l’avatar et de la définition de l’espace politique. Lorsqu’on se dit dans un café, marseillais, belge, graphiste, de gauche… on enfile une sorte d’avatar. Avatar qui changera dans la représentation qu’on donnera de nous dans une autre occasion, en famille, chez le médecin, entre amis… Mais, précisément, ces avatars ou ces controverses, arguments et autres rumeurs qui se développent d’individu à individu, dans les salons ou les places de village, ne laissaient pas jusqu’alors de traces. Prenons des questions telles que la nation qui agite tant, après celle du travail, de la sécurité et pourquoi pas de la famille, les esprits de notre belle France sarkozienne. Cette question qui s’est écrite jusque là, de l’extérieur, par expert ou personne autorisée interposée, journaliste, écrivain… « dans le sang et les larmes », ne connaît presque pas d’expression individuelle directe, mis à part quelques publications : certains rapports scientifiques, quelques sondages et autres articles politiques d’experts. Ces effets d’entraînement sociaux de réseau sont proprement immatériels. Il en va tout autrement avec les canaux des Ntic. Soudain, tout s’écrit, individuellement, pour l’éternité, et jusqu’aux carnets intimes livrés au marbre numérique et aux regards de tout un chacun. Ces anciens avatars, ces rumeurs, ces controverses, ces arguments qui traversaient le corps social sans laisser de marque acquièrent une nouvelle traçabilité. Une dimension matérielle qui permet une nouvelle appréciation de notre identité voire de notre intimité. Un profil d’ailleurs sans doute trop accessible et qui permet par exemple un peu trop facilement à des Directeurs de Ressources Humaines de se faire une idée sur nous en allant consulter notre empreinte digitale

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Homme signe

Umberto Eco décrit cet homme singe (illustration 5) qui, non seulement, va de branche en branche, mais voit soudain dans cette branche un arc ou une masse. L’outil est avant tout un signe de l’outil dans la tête du primate supérieur que nous sommes tous restés plus ou moins. Et ensuite, ce signe virtuel peut venir se concrétiser dans l’objet matériel. L’outil technique est justement ce qui matérialise l’abstraction d’une pensée. Le langage, l’écriture, le livre, l’internet, avec une accélération stupéfiante des performances computationnelles du traitement cognitif de l’information, sont, de même, la manifestation matérielle, et de plus en plus tangible, de ce qui jusqu’alors était abstrait, immatériel, virtuel : la pensée même. Cette intelligence que, sûrement, à des degrés divers, nous partageons avec les autres animaux. Et l’on peut se demander, puisqu’on est plus à une généralisation près, si la digitalisation des matières de la pensée n’est pas presque aussi vieille que la pensée humaine elle-même.

C’est que cette notion digitale, duelle et médiate, que nous tentons de dégager, nous rappelle fortement à cette définition de Ferdinand de Saussure du signe, à la fois signifiant matériel et signifié virtuel « liés comme le recto et le verso d’une feuille ». Contenant et contenu : forme et information. La révolution de l’ère digitale, après la révolution de l’ère Gutenberg nous rappelle à cette évidence que la pensée ne se signifiera que si elle prend corps. Si elle se manifeste dans un support matériel : un médium à la fois moyen et milieu. Inversement les matières du monde ne se signifieront que si on est capable de les rencontrer, c’est-à-dire d’abord très simplement de les percevoir : de les transformer en signes. Daniel Bougnoux nous explique que la rencontre perceptive du monde matériel qu’il appelle biosphère, se fait par un travail de duplication de cet ordre des objets et des événements en une sémiosphère. Un monde de signes qui soit susceptible de les représenter. Conformément à notre nature d’homme signe, com-prendre le monde, comme ce verbe l’indique très clairement, c’est le reproduire dans notre esprit sous forme de signes. Le signifier pour pouvoir l’intégrer, pour l’amener avec nous
On y revient et les modernes nous avaient prévenu : Il n’y a pas de contradiction, s’agissant de productions intellectuelles, et par exemple d’art, entre abstraction et matérialité. Les peintres abstraits produisaient des peintures concrètes. Constantin Brancusi déclarait par exemple : « Il n’y a que les idiots qui qualifient mon travail d’abstraction. Ce qu’ils appellent abstraction est ce qui est le plus réel. Ce qui est réel n’est pas l’apparence mais l’idée, l’essence des choses ».
Dans l’économie perceptive du signe, le digital occupe la place d’un genre d’âge efficace et mature du signe. En finissant par se détacher des apparences du monde, en rompant avec la logique de la ressemblance de l’icône et l’articulation manifeste, synecdochique, de l’indice, ces « enfances du signe » selon le terme de Bougnoux, le digital atteint à l’arbitraire efficace, computationnel, « adulte » de la construction de ce que Jacques Lacan appelle le symbolique. Une construction autonome vis-à-vis du monde autant qu’elle peut l’être, en tous cas, l’expression d’une création proprement humaine.
On a déjà évoqué cette façon nouvelle de considérer notre corps comme la prothèse de notre esprit et de notre ego. Peut-être assiste-t-on, avec l’exponentielle accélération des puissances numériques et des techno-sciences, à l’objectalisation de la biosphère en son entier. Non seulement notre corps serait concerné. Mais l’empire démiurgique de notre omnisciente omnipuissance digitale et techno-scientifique s’étendrait peut être maintenant également à la nature, à la vie, à la mort elles-même… Contre René Descartes, son homme fini et sa nature, évidemment empreinte du divin, infinie, comme le confirme la crise écologique majeure que nous traversons, c’est l’homme qui semble infini et peut aujourd’hui en finir avec la nature…

Pour revenir à cette spécificité digitale de l’homme signe, il faut sans doute constater avec Michel Serres, qu’avec la révolution digitale, qui commence, rappelons-le, au moins avec l’invention de l’écriture et se poursuit avec celle de l’imprimerie, l’externalisation prothétique concerne des facultés qui étaient jusque-là définitoires.
Comme on le sait, le cogito cartésien, c’est-à-dire les facultés de mémoire, de raison et d’imagination, se proposent de définir en propre la nature humaine. En pensant nous serions. Ce processus historique d’externalisation digitale de la mémoire et en partie des capacités de raison, tout du moins dans leur dimension de calcul, équivaut ainsi à une dénudation de nos facultés, ou plutôt à un genre de sélection de nos qualités définitoires. On ne garderait en tête que ce qui nous définirait le mieux, laissant aux machines les tâches machiniques. Si nous sommes, comme le dit Gilles Deleuze, des sortes de machines désirantes, c’est aussi que ce qui nous définit en propre est ce qui échappe à la machine et à ses calculs. La spécificité de ces prothèses intellectuelles et techniques serait donc aussi de nous concentrer, par effet d’encerclement, sur nos spécificités d’homme, sur nos consistances pour reprendre le vocabulaire de Stiegler, c’est-à-dire, précisément, sur ce qui échappe à l’empire numérique. L’empreinte digitale dont on a parlé, avec notre amour coupable des mots, est une empreinte en creux. Cet animal humain ne serait pas seulement en érection (erectus), habile (habilis), savant (sapiens). Il ne serait pas non plus exclusivement calculateur, comptable. Il serait visiblement singulièrement créateur, constructeur, rêveur, rieur, désirant…

L’homme signe correspond à une défintion centrifuge et dynamique de l’homme, par ses échanges, ses contributions, ses liens. Les machines désirantes, comme Gilles Deleuze nous l’avait dit, ça ne marche pas au niveau molaire mais « au niveau moléculaire ». Ça produit au niveau de l’articulation avec d’autres machines, au sein de l’échange avec d’autres êtres désirants : au niveau infra-individuel de ce qui traverse le corps social, d’individu en individu. Avec l’âge digital, on sort de l’exclusivité centripète de la monade psychologique pour rentrer dans les notions d’interpolation et de réseau, d’inter-subjectivité, de modes, d’influences, de flux imitatifs comme l’a dit Gabriel Tarde, d’acteur réseau comme l’actualise Latour. L’ère digitale est caractérisée par une dynamique et une interaction. Les contenus internet sont le fruit d’une inter-emprise entre individus et outils technologiques. Les Tic permettent non seulement un télé-travail mais elles favorisent un travail collectif, un mouvement de collaborations plus ou moins formelles et hiérarchisées. La définition du Web 2.0, proposée en 2004 par Dale Dougherty et John Batelle, est celle d’une plate-forme dynamique. Un média social dédié à ses utilisateurs. Un support caractérisé par une « architecture de participation » et une interconnexion généralisée. L’invention d’Internet et qui poursuit cette « tradition » communicationnelle du digital, est d’ores et déjà celle d’un modèle économique de la contribution.

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Comme toute invention technologique, l’ère digitale se pose aussi en termes de moralité, de politique et d’exercice du pouvoir. Le feu du fils des âges farouches (illustration 6) pouvait déjà réchauffer comme détruire. On connaît l’intimité du développement de la typographie et de l’imprimerie avec l’avènement idéologique du protestantisme aux XVIe et XVIIe siècles. La télévision, comme en son temps la radiophonie, fut un formidable outil de la guerre d’influence de tous les pouvoirs. Michel Serres rappelle l’étymologie de l’adresse qui affecte l’efficacité adroite du rectangle au découpage d’une géométrie, c’est à dire à l’exercice d’une maîtrise et d’une mesure du monde, d’une localisation propice à tous les pouvoirs. L’adresse est conçue à l’adresse du roi (ad rex). Internet, en passe de devenir le médium dominant, intéresse tous les chantres du comportementalisme, de la propagande et de l’influence de groupe, et notamment à l’ère des économies libidinales, de ce que Stiegler appelle psychopouvoirs et Deleuze, avec Foucault et après William Burroughs, les sociétés du contrôle. « Dans les sociétés de contrôle, au contraire, l’essentiel n’est plus une signature ni un nombre, mais un chiffre : le chiffre est un mot de passe, tandis que les sociétés disciplinaires sont réglées par des mots d’ordre (aussi bien du point de vue de l’intégration que de la résistance). Le langage numérique du contrôle est fait de chiffres, qui marquent l’accès à l’information, ou le rejet. On ne se trouve plus devant le couple masse-individu. Les individus sont devenus des « dividuels », et les masses, des échantillons, des données, des marchés ou des “banques” ». Bien sûr, internet est un médium « progressiste », plus participatif et collaboratif que le furent les radios dites libres ou les télés locales. Mais c’est aussi un formidable outil computationnel de maîtrise de l’information propre à intéresser toutes les oppressions, et d’autant plus qu’il apparaît permissif, souple, alternatif…
On peut, sans doute, et j’allais dire, malgré tout, comparer, comme le fait Michel Serres, Internet à une forêt. Un lieu qui échappe, pour le moment, à l’espace géométrique du pouvoir et à ses lois inadaptées type Hadopi (Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet). Une jungle, un bois, lieu de tous les hommes signes mais aussi de tous les robins (illustration 7), c’est à dire des juges qui portent robe : des justiciers… Un espace aux règles en devenir donc, à créer et à inventer : un laboratoire de l’utopie et de l’expérimentation bien matérielle de l’espace politique. Dans ce contexte, j’aurais sans doute dû parler de fracture numérique, de neutralité du réseau, d’impact écologique, ou même de mondialisation et de globalisation, ces termes ambigus qui désignent à la fois la croyance en un nouvel ordre mondial, confrontée à l’extrême opacité, justement diffractée, des nouveaux pouvoirs, et aux ailleurs bien tangibles, du Sud et de l’intérieur, de notre beau système néo-libéral triomphant, mais ce sera, peut-être l’occasion de nouveaux mots compliqués…

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3 commentaires pour ″Mot compliqué #4 : digital″

  • « Claire Bras »
    le 26 octobre 2010 a 14:52

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    je viens de lire ça, je sais pas ce qui m’a pris… faut s’accrocher… au moment ou tu parles de Saussure j’ai pensé à la notion d’index qui se déploie autour (de part et d’autre, si j’ai bien compris le « duel ») de l’image indicielle (c’est l’écriture de la lumière qui m’intéresse bien sûr). Ce n’est pas exactement la même chose que la définition du « digital » mais ça passe aussi par les doigts. Elle ne passe pas que par la pensée, c’est son originalité (avec le son capté) c’est aussi l’empreinte du visible tel quel (la fameuse image akéiropoète) bien sûr transformée par tout un tas de manipulations techniques pensées qui passent à travers le virtuel. c’est une autre voie de réflexion, ça traverse les corps (ça entre et ça ressort) ça passe par le regard.

  • « Thierry »
    le 27 octobre 2010 a 22:23

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    L’index indique, l’indice induit et le digital est la présence bien matérielle de cette main, de ces doigts qui entrent techniquement le texte, cette extériorisation du cogito, dans le clavier alphanumérique, alphabétique et numérique… Pensée, doigts et outils techniques. Écriture, contenu, raison, système, digits, code numérique, linguistique et alphabétique…

  • « Claire Bras »
    le 8 novembre 2010 a 13:40

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    oui! et je déplaçais tout cela dans le champ photographique…la notion d’empreinte, de négatif et de positif par contact et de projection dans l’espace à distance…